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2005 08 26

Akemi

Lorsqu’elle s’arrêta de parler, le chauffeur lui dit que sa femme venait de mourir. Il avait les larmes aux yeux. Akemi adorait ce moment. Ce moment où le mensonge n’est plus mensonge. Akemi ment sans arrêt, mais elle pense que pour peu que ses mensonges émeuvent ou effraient, pour peu qu’ils produisent un effet, peu importe la vérité ou le mensonge. La vérité n’existait pas et quand bien même elle aurait existé, elle ne vaudrait rien.

[…]

Akemi pensait se protéger du mauvais sort en ramassant des filles larguées, à la dérive, des filles laides et sans argent, avant de les rejeter à la rue. Après avoir été cajolées, certaines filles finissaient par prendre pour de l’affection cette forme de sévices qui consistait à se voir plonger le visage dans l’eau, à avoir les cheveux brûlés au briquet, à se retrouver ligotée, le sexe offert, ou à supporter des piqûres d’épingles de nourrice dans les fesses. Ce genre de filles, celles qui ont été élevées dans des familles douées pour le malheur, sont en général les plus débiles. Akemi les gardait auprès d’elle jusqu’à ce qu’elle s’en soit lassée. Elle les rejetait ensuite à la rue et l’important était alors de donner à la fille un prénom choisi par elle.

— Allez, lève-toi, dit la femme qui l’attrapa calmement par les cheveux pour la relever. À partir d’aujourd’hui, tu t’appelles Akemi.

Ryû Murakami, Lignes

2005 07 12

montreur de marionnettes

«Du vice?
– Oui, et le vice organique des écrivains. Car ils se disent : « Je vais, je veux devenir un auteur ! » Mais qu’est ce que ça signifie, en définitive ? Ça consiste à se faire montreur de marionnettes. Et pourquoi ? Tout simplement pour le désir égoïste qu’éprouve le montreur de se montrer, de se grandir, lui, par contraste avec les poupées qu’il montre ! Le moi, rien de plus ! Tenez, pourquoi pensez-vous qu’une femme se maquille ? Exactement pour la même raison : au fond, ça se vaut, il n’y a aucune différence !
– Fichtre, pour sévère, vous l’êtes ! Mais, dites-moi : Monsieur, à employer le mot d’écrivain, ou d’auteur dans le sens où vous le faites, ne croyez-vous pas qu’il faudrait sans doute, dans une certaine mesure, distinguer l’écrivain proprement dit — je veux dire la personne de l’auteur — de l’acte même d’écrire, de créer ?
– Ma foi, c’est la question. Mais, pour moi, la chose est simple : j’ai voulu essayer de me faire écrivain ; et si écrivain je ne puis devenir, dès lors, je ne vois certes pas où serait pour moi la moindre nécessité d’écrire ! »

Kôbô Abe, La femme des sables

2005 06 25

le moindre effet

Il faut aller de l’avant, c’est à dire, concrêtement, sans se faire d’illusions que les invocations humanitaires puissent avoir le moindre effet.

Aldo Moro, Mon sang retombera sur vous

2005 05 21

sometimes more real

If you practice being fictional for a while, you will understand that fictional characters are sometimes more real than people with bodies and heartbeats.

Richard Bach, The Adventures of a Reluctant Messiah

2005 05 14

moi-même

Autrefois, quand j’étais plus jeune, je me disais que je pourrais peut-être devenir quelqu’un d’autre que moi-même. Je croyais que rien n’était impossible, que je pouvais même ouvrir un bar à Casablanca et rencontrer Ingrid Bergman. Ou alors, de façon plus réaliste — laissons de côté le fait de savoir si c’était vraiment réaliste ou pas —, il m’était arrivé de penser que je pourrais mener une vie plus utile et correspondant mieux à ma personnalité. Je m’étais même entraîné à me transformer intérieurement dans ce but. J’avais lu La Révolution verte, j’avais vu trois fois Easy Rider. Mais je finissais toujours par revenir au même point, comme un bateau au gouvernail tordu. C’était ça, moi-même. Ce « moi-même » n’allait nulle part. « Moi-même » était toujours là et attendait seulement que je revienne à lui.

Fallait-il appeler ça le désespoir ?

Je n’en savais rien. C’était peut-être du désespoir. Tourgueniev aurait peut-être appelé ça la désillusion, Dostoïevski l’aurait appelé l’enfer, et Somerset Maugham la réalité. Mais, quel que soit le nom qu’on lui donne, c’était « Moi-même ».

Haruki Murakami, La Fin des Temps