zengun

weblog » tag view

2005 08 26

Akemi

Lorsqu’elle s’arrêta de parler, le chauffeur lui dit que sa femme venait de mourir. Il avait les larmes aux yeux. Akemi adorait ce moment. Ce moment où le mensonge n’est plus mensonge. Akemi ment sans arrêt, mais elle pense que pour peu que ses mensonges émeuvent ou effraient, pour peu qu’ils produisent un effet, peu importe la vérité ou le mensonge. La vérité n’existait pas et quand bien même elle aurait existé, elle ne vaudrait rien.

[…]

Akemi pensait se protéger du mauvais sort en ramassant des filles larguées, à la dérive, des filles laides et sans argent, avant de les rejeter à la rue. Après avoir été cajolées, certaines filles finissaient par prendre pour de l’affection cette forme de sévices qui consistait à se voir plonger le visage dans l’eau, à avoir les cheveux brûlés au briquet, à se retrouver ligotée, le sexe offert, ou à supporter des piqûres d’épingles de nourrice dans les fesses. Ce genre de filles, celles qui ont été élevées dans des familles douées pour le malheur, sont en général les plus débiles. Akemi les gardait auprès d’elle jusqu’à ce qu’elle s’en soit lassée. Elle les rejetait ensuite à la rue et l’important était alors de donner à la fille un prénom choisi par elle.

— Allez, lève-toi, dit la femme qui l’attrapa calmement par les cheveux pour la relever. À partir d’aujourd’hui, tu t’appelles Akemi.

Ryû Murakami, Lignes